Retour au magazine

Magazine · 13 juin 2018

Réponse à Usul (Ouvrez Les Guillemets)

Cet article fut réalisé avec le soutien de l’auteure et philosophe  Benjamine Weill qui a synthétisé, mis en forme et problematisé le ressenti de la rédaction et sa communauté à la vision du dernier « Ouvrez les Guillemets »  par Usul , dédié au rap et tourné à Lyon .

Pourquoi ne pas avoir fait appel à des représentants identifiables de Lyon comme l’ Animalerie qui rayonne sur le plan national, dont un des membres, Lucio Bukowski , est non seulement un artiste reconnu, mais aussi très politisé (et dont le dernier album Chansons avec Mani Deiz venait de sortir)? Rien non plus sur DJ Duke (Dj historique d’ Assassin et compère d’ Al sur les Lions vivent dans la brousse , mixé par Cut Killer sur Opération Freestyle en 1998), ni sur Jean-Marc Mougeot qui a initié L’Original Festival  et dirige aujourd’hui La Place (centre culturel hip-hop à Paris ), ni sur Eric Bellamy ancien manager et producteur de IPM témoin et activiste de la scène rap lyonnaise depuis plus de 20 ans et leader des tournée hip-hop en France avec Yuma Prod et Strong Live Agency .

Rien non plus sur Cassus Belli , Liqid et les anciens membres des Gourmets , voire King Doudou , (le producteur lyonnais derrière Dans ta rue de PNL ). Bref, le choix des intervenants est déjà en soi une question de positionnement justement : personne n’ayant connu cette fameuse époque, aucun n’ayant connu l’émergence du mouvement et ses enjeux, pas un intervenant capable d’évoquer la réalité de l’évolution du mouvement. Cela se ressent et transparaît à plusieurs niveaux. Déjà, l’inculture du mouvement lui-même. Dès la première question sur le « rap conscient » , les exemples cités sont anachroniques. L’intervenant évoque Keny Arkana qui « apparaît à l’époque » , alors qu’elle fait sa première apparition en 1999 (Face cachée de Mars) avec Chiraz sur la compilation du même nom et sortira son premier EP en 2003 (volume 1) et son premier album en 2006 (Entre ciment et Belle étoile) . Bref, Keny Arkana n’appartient pas à cette période bénie du rap conscient des années 90, mais à la génération suivante. De même pour Medine , cité juste après qu’on entendra pour la première fois en 1998 sur Ness et Cité avec Proof , Kenny D.O.G , Razzia , Global & Sals’a (sur l’album Par Tous les Moyens ) (en tant que Global ) et ne sortira son premier album qu’en 2004 (11 septembre, récit du 11ème jour) . Pour rappel, l’un et l’autre n’ont que 8 et 9 ans en 1990 … Vient ensuite la référence à Kery James qui « est déjà là » . Pas faux, il est dans le coin à l’époque, avec son groupe Idéal J dont le titre Hardcore (1998) donne le ton d’un rap street, énervé avec des propos engagés, mais que les protagonistes ne reprennent plus aujourd’hui de manière identique. En filigrane, c’est surtout à Lettre à la République qu’il est fait référence, titre qui ne sortira qu’en 2008, après une période pieuse et plus silencieuse de l’artiste qui prendra le temps de revenir sur certains de ses propos tenus alors. Plusieurs mises au point paraissent à effectuer. Non seulement, le rap n’a jamais été d’un bloc, ni hier, ni aujourd’hui , mais aussi, il ne se résume pas aux mythes fondateurs qui, par définition ont vocation à maintenir un état de grâce supposé et à limiter les possibilités de développement et d’évolution. Le rap français connait son émergence au début des années 90 comme un mode d’expression de la réalité, permettant de détourner les codes, de faire du beau avec peu, de transformer le réel en agissant dessus. Il ne s’agit pas d’une forme de poésie moderne, mais d’une subversion de la poésie pour en faire une musique à part entière. L’enjeu n’est pas que le jeu avec les mots, mais la manière dont ceux-ci se fondent sur le beat, le flow et l’articulation de ces trois éléments : le beat, le flow, le mot . C’est précisément en ceci que le slam se différencie du rap. C’est du rap privé de sa dimension rythmique et musicale qui nous est présenté, les mots deviennent alors le seul instrument, ce qui n’est pas le cas du rap. D’où l’importance des prods, des beatmakers, des DJs… Bref, de tous ces intervenants nécessaires qui n’apparaissent nullement dans la vidéo.  Ensuite, le rap n’a jamais été uniquement politique comme le laissent entendre les intervenants. Loin de là. Encore, la référence à Gynéco est intéressante. Initialement avec le groupe Minister Amer qui fonde le rap street (et ce bien avant Booba qui s’en est inspiré, mais ne l’a pas fondé), Gynéco n’a jamais revendiqué quoi que ce soit de politique dans ses textes et dans sa musique. Est-ce à dire que le rap part en couilles ? Oui, quand on lui fait dire n’importe quoi et qu’on cherche à le travestir en renforçant les clichés . Gynéco, comme Booba, ont participé à l’industrialisation et à la commercialisation du genre, mais ils ne sont pas les seuls d’une part (c’est aussi Joey Starr quand il accepte en 1998, la proposition de Skyrock d’assurer une émission tous les jeudis soirs qui va introduire le rap dans les radios dites mainstream et amener cette station à se dire « première sur le rap »), mais aussi et surtout cette industrialisation du genre ne peut pas s’entendre de manière binaire comme c’est le cas ici : rap mainstream vs rap conscient. Déjà parce qu’il existe plusieurs contre-exemples.

Voici le point le plus occulté de la vidéo. Le rap est un art qui suppose donc un certain talent, une originalité, une manière de sortir du lot. Ce n’est pas dans le contenu des textes que cela se joue, pas seulement en tout cas, c’est surtout des flows, des exercices de style, des beats, des jeux de mots, des cuts et des relances.

Rédaction : Benjamine Weill

Edition :  Alpha Diallo

À lireaussi

IDK - C.O.P